La quête de la réalité ultime dans l’Inde ancienne

par | Avr 30, 2019

Les « académies de la forêt »

Entre les VIIIe et IIIe siècles av. J.-C., la vallée de l’Indus était un grand bassin de circulation d’idées en pleine effervescence. On se préoccupait alors de découvrir la nature ultime de la réalité. De nouveaux courants de pensée et de nouveaux concepts marqués par les Védas sont apparus à cette époque ainsi que de nouvelles religions comme le jaïnisme ou le bouddhisme. Certains de ces courants ont remis en question le pouvoir des Brahmans et le système de castes

 Les sages des temps anciens menèrent leur exploration de la nature de la réalité de façon expérientielle. Ils partirent méditer dans les profondeurs de la forêt en poussant l’ascèse parfois jusqu’aux limites de la mort. Certains méditaient à plusieurs autour d’un gourou et c’est ainsi qu’une multitude de courants de pensée ou « académies de la forêt » se sont développés. On ne peut que s’émerveiller de la détermination et de la curiosité intellectuelle de ces aspirants à la Libération (Moksha) qui ont quitté volontairement les rivages familiers de la réalité ordinaire pour se plonger dans les profondeurs abyssales de l’inconnu et atteindre les sphères de la philosophie pure. Ils ont mené avec une rigueur toute scientifique leur exploration des secrets de l’univers en refusant de s’enfermer dans un théisme simpliste, et en rejetant les catégories reconnues et les croyances établies. Leur réflexion dégageait une tonalité athéiste et un goût de liberté et de non-conformisme

Les deux grands courants de pensée

Cette quête de la réalité ultime était un phénomène très répandu et les « académies de la forêt » pullulaient. Deux courants majeurs se sont dessinés : le Karmakanda tourné vers les rituels et le Jnanakanda tourné vers l’exploration métaphysique. Ces deux courants s’affrontaient lors de joutes philosophiques.

Le Karmakanda

L’école Karmakanda se consacre à la purification du karma pour atteindre la libération par la voie des rituels et des prières. Ce courant fait écho à la première partie des Védas (Rig Véda), la strate la plus ancienne de l’hindouisme. Comme toute chose dans l’univers est régie par un ordre cosmique, cet ordre peut être manipulé par des spécialistes (Brahmans) à travers le rituel (Kaman).  On demande aussi des faveurs aux dieux. Si les rituels sont bien faits, les dieux se plient et sont généreux. Les Brahmans sont les seuls à pouvoir interférer auprès des dieux et ont de ce fait un grand pouvoir.

Le Jnanakanda

Le Jnanakanda est une école de pensée qui se préoccupe de réflexions métaphysiques et privilégie la connaissance pour atteindre la libération (Moksha). Cette école a pris son essor avec les Upanishads qui marquent un changement de paradigme par l’exploration de la force unifiante qui se cache derrière la multiplicité chaotique de l’univers. Jnanakanda était moins intéressé par les rituels et les divinités que par le substrat philosophique qui les sous-tend.

Les six écoles philosophiques

À l’intérieur de ces deux grands courants se distinguent six écoles philosophiques : Sankhya, Yoga, Purva Mimamsha,  Nyaya, Vaisheshika et Vedanta. Toutes ces écoles menaient une quête sur la nature ultime de la réalité. Elles témoignent de l’éclectisme des milieux philosophiques de l’époque ainsi que de l’indépendance et de la rigueur de leur démarche.

Le Sankhya

Sankhya (VIIe siècle av. J.-C.) fut fondée par le Sage Kapila. Cette école a élaboré un des plus anciens systèmes philosophiques hindous. Dans son essence, l’école Sankhya pose la dualité cosmique de l’univers avec deux concepts : Prakriti et Purusha. Prakriti est une entité omniprésente, éternelle, indépendante et non sensible à partir de laquelle l’univers se déploie. Toutefois ce déploiement n’est possible que lorsque Prakriti est soumis à l’influence de Purusha qui représente la conscience du principe sensible et la potentialité de la nature. Purusha est constitué de trois gunas présents en équilibre et à l’état latent : Sattva (la pureté), rajas (l’énergie) et tamas (l’inertie). Cet équilibre des gunas est rompu aussitôt que Purusha rentre en contact avec Prakriti. Commence alors le déploiement ou l’évolution de l’univers dans la multiplicité de ses manifestations phénoménales. L’apparition des cinq organes cognitifs (goût, toucher, vue, ouïe et odorat) font partie de cette évolution, tout comme l’apparition de l’intellect (buddhi) et de l’ego (ahamkara). Selon l’école Sankhya, l’évolution est cyclique : la création (shrishti) est suivie de la dissolution (pralaya), qui est de nouveau suivie de shrishti. Pour un être humain, la libération consiste à faire la distinction (kaivalya) entre le non sensible Prakriti et le sensible purusha. Cette compréhension se produit en levant le voile de l’ignorance à travers la poursuite de jnana. Il est remarquable que cette architecture cosmique décrite par l’école Sankhya ne laisse pas de place à Dieu.

Le Yoga

L’école du Yoga retient la vision cosmique de Shankhya, mais en l’étoffant d’une discipline physique et de la pratique de la méditation. Le yoga considère que cette discipline est la voie qui permet de réaliser la séparation de Purusha, pure conscience, du non-sensible Prakriti. Le Sutra du Yoga attribué au Sage Pantajali date d’avant 400 ans av. J.-C. Certains auteurs pensent qu’il est certainement plus ancien car il codifie une tradition et une pratique qui existaient plusieurs siècles auparavant.

Le Sutra du Yoga commence par un aphorisme : « Yogah chitta vrittih mirodha » : « le yoga empêche l’esprit de se livrer à la pensée discursive ». Cette empêchement peut se faire par une discipline à la fois mentale et physique. Dans le Sutra du Yoga, la discipline est décrite comme un « chemin en huit étapes », qui commence par Yama (la maîtrise de soi), Niyama (la conduite vertueuse), Asana (les postures yoga), Pranayama (le contrôle de la respiration), Pratyahara (le retrait des sens), Dharana (la concentration), Dhyana (la méditation) et Samadhi (la béatitude vécue lors de la fusion de l’âme individuelle avec l’âme universelle).

Yoga se traduit littéralement par « union », et le propos du « chemin en huit étapes » est de préparer le disciple à cette union avec Purusha. À la différence du Vedanta qui croit que l’illumination basée sur jnana, peut arriver à n’importe qui à n’importe quel moment à travers la communication directe, le yoga fournit à l’école Shankya un système complémentaire méticuleusement structuré d’exercices physiques et mentaux considérés comme un prérequis nécessaire à la libération (moksha).  Cependant le yoga diffère de cette école sur un point essentiel, c’est l’acceptation d’un dieu qui dirige les processus cycliques d’évolution de la création à la dissolution.

Le Purva Mimamsha

L’école Purva Mimamsha (aux alentours de 400 av. J.-C.) est représentée par le Sage  Jaimini. Cette doctrine qui se situe dans le courant Karmakanda voit le karma  (les actions) comme la voie du salut. Sa préoccupation est la pratique et l’interprétation des rituels et rites védiques qui doivent être officiés avec un sens du devoir (dharma), et à la manière prescrite dans les Brahmanas, les textes orthodoxes associés aux Védas. En performant les rituels recommandés et en s’abstenant de ceux qui sont proscrits, le mal est tout naturellement éliminé. C’est par cette purification de l’âme à travers les rituels que l’on atteint la libération (Moksha).

Le Nyaya Sutra

L’école du Nyaya Sutra remonte à trois siècle avant J.-C. et est représentée par le Sage Gautama. Elle se préoccupe surtout de logique, de dialectique, d’analyse et de raisonnements afin d’identifier si ce qui est posé a une réalité ou non. Cette école a identifié quatre sources de connaissance : la perception (pratyaksha), la déduction (anumana), l’analogie (upanama) et le verbe (shabda). Elle a ainsi posé le cadre analytique pour explorer la réalité en refusant d’accepter comme acquis les valeurs nominales ou toute affirmation.

Le Vaisheshika

L’école Vaisheshika remonte elle aussi au IIIe siècle avant J.-C. et a été fondée par le Sage Kanada. Elle utilise les concepts du l’école Nyaya mais va plus loin car elle apparaît comme étant la première doctrine philosophique basée sur la reconnaissance de l’atome. Elle affirme que toute la réalité matérielle est ultimement le produit de quatre atomes de base : la terre, l’eau, le feu et l’air. La doctrine est arrivé à la conclusion que tous les objets finis peuvent être décomposés en éléments infinitésimaux, indestructibles et indivisibles, soit les atomes. Différentes combinaisons d’atomes donnent des produits qui diffèrent de leurs parties constituantes. La vision de la doctrine Vaisheshika est pluraliste, mais cependant elle admet que dans le processus d’évolution de l’univers qui va de l’atome jusqu’au Tout fini, ce dernier pourrait être animé par une caractéristique dominante ou Vishesha

Également l’école Vaisheshika reconnaît que toutes les substances ne sont pas matérielles. Les aspects non matériels de la cosmologie comprennent l’espace, le temps, l’ether (Akasha), l’esprit et l’âme. Le Sage Kanada accepte avec réticence, la possibilité d’un Dieu ou Ishwara qui combine les quatre atomes et les cinq substances dans un univers ordonné. Bien que concédant l’existence d’un Dieu, le Sage Kanada limite son rôle à celui de mettre en ordre le monde, et non à la création des éléments qui le constituent. . Le ton essentiel de cette philosophie demeure athéiste.

L’Advaita Vedanta

La philosophie de l’Advaita Vedanta s’est développée à partir des Upanishads, un corpus de textes qui représente la dernière partie des Védas*.  Les Upanishads prônent l’existence d’une entité suprême ou supra conscience cosmique (l’Un) qui se manifeste à travers la multiplicité des phénomènes et qui se résume sous l’adage « Unité dans la diversité ».  Il n’y a pas de différenciation entre l’âme individuelle (Atman­­) et l’âme universelle (Brahman). L’Advaita Vedanta envisage la connaissance comme la voie du salut et  se situe ainsi dans le courant du Jnanakanda. Il appelle à la contemplation et à la réflexion philosophique et rejette les pratiques fondées sur les croyances aveugles.

Si la philosophie de l’Advaita Vedanta sous-tend bien les Upanishads, la forme poétique, non structurée et parfois paradoxale de celles-ci camoufle l’ensemble de l’architecture de cette philosophie. C’est le Saint Adi Shankaracharya (VIIe-VIIIe ap. J.-C.), considéré comme le père fondateur de l’Advaita Vedanta, qui a mis en évidence le système philosophique rigoureux qui se cache derrière les Upanishads. Mais il s’est aussi inspiré du Brahma Sutra et de la Bhagavad Gita, sur lesquels il a écrit de nombreux commentaires. Il a profondément marqué l’hindouisme, notamment en construisant quatre temples aux quatre points cardinaux de l’Inde, pour diffuser sa doctrine dans l’ensemble du sous-continent. Il a aussi permis d’intégrer le concept d’une entité unique (monothésisme) tout en conservant  l’idée de dieux multiples (polythéisme) à travers lesquels l’Un se manifeste. Ainsi les strates anciennes de l’hindouisme et les dieux qui vont avec ont pu être préservées jusqu’à nos jours.

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* Les Védas sont des révélations qui ont d’abord été retransmises par la tradition orale avant d’être retranscrites en sanscrit entre les VIe et IVe av. J.-C.. Elles sont donc très anciennes mais on ne peut les dater avec précision. 

Sources : Sauvegarder et ajouter dans la bibliothèque

Pavan K. Varma, 2018, Adi Shankaracharya. Hinduism’s Greatest Thinker, Chennai, Tranquebar Press.

Swami Sivananda, 1999 (1947), All About Hindouism, World Wide Web Edition: http://www.dlshq.org/ reprint is for free distribution, published by The Divine Life Society, Sivanandanagar.

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