Notre dernière retraite en Inde s’est terminée prématurément en raison de la pandémie et nos derniers moments passés à Kundapura ont pris une tournure rocambolesque jusqu’à notre rapatriement. Nous avons publié quelques épisodes de cette période sur Facebook que nous rassemblons ici afin de garder en mémoire ces moments inoubliables.

 

Épisode 1 – 24 mars 2020
Confinement à Kundapura depuis le 21 mars et au moins jusqu’au 31 mars.
Nous voici coincés dans la maison que nous louions pour entreposer nos affaires, JC, Max et moi. Un matelas par terre, quelques tapis indiens en plastique et une gazinière. Avec ça on se débrouille.
Nous sommes les seuls blancs ici, et nous avions senti depuis quelques jours une certaine hostilité à notre encontre, ce qui me rendait triste. Les gens se sont mis à imaginer que nous trimbalons le virus avec nous. Des voisins se sont plaints de notre présence dans le quartier à la police. Le 22 au soir, deux flics sont venus nous dire que nous n’avions pas le droit de sortir même pour faire nos courses, ni de nous montrer au balcon. On a commencé à psychoter, d’autant plus que Max, toujours fidèle à lui-même, se foutait du confinement et continuait ses balades à vélo.
Le 23 mars, un voisin et ses enfants sont venus nous apporter des pâtisseries. Une minute avant, un joli petit oiseau s’était posé sur le pas de notre porte et était presque rentré dans la maison. J’y avais vu un bon présage. Le geste de solidarité de ce père de famille a fait disparaître d’un coup mon angoisse et redonné confiance dans la bonté humaine.

Avant le confinement, Max passait beaucoup de temps avec les enfants du quartier. C’est le père d’un de ces enfants qui nous a offert ces pâtisseries. Son fils est rentré dans la maison pour saluer Max, sans penser au virus. La morale de l’histoire : La peur engendre la peur. Restons dans l’amour et la confiance dans la vie et dans la bonté des êtres humains.

Épisode 2 . 30 mars 2020 ·
Confinement à Kundapura J. 10. Quelques nouvelles
1) Le retour : le consulat du Canada travaille fort à organiser des vols commerciaux pour nous rapatrier mais on ne sait pas trop quand ça arrivera et nous ne sommes pas certains qu’un rapatriement soit la bonne solution. Ça implique de sortir de notre maison et de nous rendre jusqu’à l’aéroport de Bengalore, un exploit en soi compte tenu des circonstances. On prend aussi le risque de voir notre vol annulé dernière minute et de nous retrouver en carafe à Bengalore. Sans compter qu’un aussi long voyager multiplie les chances d’attraper le virus. Et tout ça pour nous retrouver encore une fois en quarantaine dans un Québec où le Corona explose ! Bof … on va peut-être plutôt attendre que tout ça soit terminé.

2) La vie à Kundapura : finalement notre confinement est assez agréable pour le moment. Notre installation est rudimentaire, mais selon les standards indiens c’est déjà beaucoup : bouffe, eau, électricité, soleil, nous ne manquons de rien.
En tant qu’étrangers nous ne pouvons pas sortir de chez nous. La police nous l’a dit, mais également nos amis et nos voisins, ceci pour notre propre sécurité. Mais il y a une tolérance pour traverser la ruelle et aller chez le petit dépanneur du coin où l’on peut faire des rencontres et trouver des chips et deux trois petites choses à manger. Pour le gros des courses, de bonnes âmes se portent volontaires. On a un petit jardin, un balcon, un grand toit ombragé, chacun sa chambre. On médite, on fait du yoga, le ménage, la cuisine, la lessive. On lit, on écrit. Il fait très chaud, le temps ralentit, le silence s’installe, l’air est moins pollué, ça fait du bien. J’observe la ruelle, la vie des chiens errants, La magie de l’inde reprend le dessus.

3) Pour ceux qui n’ont pas suivi l’histoire, voici comment nous avons réussi à nous faire accepter dans le quartier de Maddugudde. L’idée m’est venue la nuit. Je me suis dit qu’il fallait communiquer avec nos voisins. Nous avons trois tableaux qui nous servent à écrire le programme lors de nos retraites de yoga. Nous en avons mis un devant notre portail, en expliquant notre situation : que nous n’avons pas le virus, que nous sommes en Inde depuis le 24 janvier, que nous ne pouvons pas rentrer chez nous, que nous aimons l’inde, que nous faisons du yoga et que nous croyons à la paix. Cela n’a pas pris longtemps qu’une personne nous le traduise dans la langue locale (le kannada), et voilà, maintenant les gens de nouveau nous saluent et nous ne pouvons pas être plus en sécurité qu’ici, en tout cas pour le moment. Je vous souhaite à tous beaucoup de force, de courage et de la patience pour traverser cette crise. Je vous envoie à mon tour plein d’amour.

Épisode 3 – 2 avril 2020
Croyez-vous aux bons et mauvais signes ? D’après mon expérience, il vaut mieux les écouter. Mais quand les mauvais signes s’accumulent le jour de votre départ, que faire ? Difficile d’annuler son voyage à la dernière minute pour cause de mauvais signes🤔
Nous avons quitté Montréal pour l’Inde le 22 janvier vers midi.
1) En ouvrant mes rideaux le matin du départ, il y avait sous ma fenêtre une voiture de police et les pompiers en train de faire un massage cardiaque à une personne allongée sur le trottoir. Je me suis dit, Marie-Noëlle, ne sois pas superstitieuse. Je refusais de me laisser envahir par des pensées morbides concernant ce voyage.
2) Nous pensions que le vol de Quatar Airlines comprenait 2 valises. En enregistrant nos bagages, nous avons eu la mauvaise surprise de découvrir que le tronçon Montréal-Washington couvert par Air Canada n’acceptait qu’une valise par personne. Il nous a fallu débourser 200 $ pour le supplément de bagages.
3) Au moment d’embarquer à Washington pour Doha, à peine 30 minutes avant la fermeture des portes, on nous refuse l’accès à moi et à Max parce nous n’avions pas de billets de retour. Nous avons dû acheter en catastrophe un billet le moins cher possible pour sortir d’Inde. L’ordi n’avait plus de batterie, la connexion internet merdait, bref c’était la panique. Coût : 250 $ pour deux allers simples pour le Sri Lanka que nous n’utiliserons jamais.4) Washington-Doha pas de problèmes. Doha-Bengalore pas de problèmes non plus.
4) Arrivés à Bengalore le 24 janvier au matin heure locale, méchante purée de pois sur le tarmac alors que c’est pourtant la belle saison. Obligés d’attendre 1 heure cloîtrés dans l’avion pour Mengalore que le brouillard se dissipe.

À chaque pépin, une petite voix me disait, « qu’est-ce qu’il va te tomber dessus en Inde ? » tandis qu’une voix plus rationnelle m’exhortait à ne pas être superstitieuse.
Mauvais signes ou pas, me voilà aujourd’hui coincée pour un temps indéterminé. JC travaillait sur un gros contrat dans le web qui a été suspendu, de même que notre projet de centre en Inde. Je n’aurais jamais imaginé un scénario pareil.
À côté de ça, le rapatriement proposé par le gouvernement canadien est une vraie plaisanterie. 2900 $ par personne, et pour ce prix, t’as pas de bouffe ni de couvertures ! La grosse arnaque ah ah. Le gouvernement canadien traite avec une agence indienne qui profite honteusement de la situation. Elle vend plus de réservations qu’il n’y a de places. Certains auront payé et devront donc attendre les prochains convois. L’agence organise aussi le transport terrestre jusqu’aux aéroports, mais là encore il faut compter des frais supplémentaires, et on ne peut pas savoir combien tant qu’on n’a pas acheté son billet. Les départs ont lieu de New Delhi et Mumbai qui sont le théâtre d’exodes massives des petites gens qui cherchent à retourner dans leur village pour survivre au confinement. Compte tenu du chaos autour de ces villes, bonne chance pour y arriver. Vous aurez simplement encore perdu un billet.
Pour les départs à partir du sud de l’Inde comme c’est notre cas, toujours rien. Le gouvernement propose une aide d’urgence sous forme de prêt pour acheter les billets mais nous allons de formulaires en formulaires et soeur Anne je ne vois toujours rien venir. Pas certaine que ça vaille le coup de s’endetter pour ça. Alors voilà, pour finir ce post sur une note positive, je dirais que compte tenu du chaos mondial, finalement on est pas si mal ici, dans ce petit coin du Karnataka qui résiste férocement au virus. C’est une région agricole alors au moins on ne mourra pas de faim. Nous sommes bénis puisque nous avons un toit à nous, des gens qui nous achètent à manger, des amis qui nous soutiennent, et le yoga pour pratiquer le détachement et la pensée positive. Gratitude om shanti. 🤗

Épisode 4 . 6 avril 2020
Confinement à Kundapura J17
En principe, le lockdown devrait être levé le 14 avril. Mais des bruits courent que ça va durer bien plus longtemps. Combien ? On ne sait pas. Mai ? Certains s’aventurent à septembre ou même à un an.
Il s’est monté une milice de volontaires qui filtrent les entrées et les sorties aux huit points d’entrée du quartier. C’est ainsi que les gens se protègent. Depuis le 14 avril, on sent une petite détente. Le temps d’incubation du virus est passé et personne n’a été contaminé. On peut désormais vivre ici sans danger mais en vase clos. Les gens sortent un peu plus, sauf nous qui demeurons confinés dans la maison parce que nous sommes des étrangers. Cet isolement en tant que « autre » potentiellement dangereux est la partie la plus difficile à vivre. Heureusement qu’aucun cas ne s’est déclaré au bout des 14 premiers jours de confinement sinon je ne donnais pas cher de notre peau !
La crise du Covid éveille d’autres animosités. On raconte que les musulmans colportent le virus et crachent sur les hindous pour les contaminer. Les esprits s’échauffent. Je ne sais pas d’où vient cette info, si ce sont les médias ou bien des bruits qui courent. Nous venons d’apprendre que plus personne ne va faire ses courses chez les commerçants musulmans. La haine est un virus très offensif.

Nous attendons des nouvelles du consulat. Parfois j’ai peur de ne plus pouvoir rentrer mais j’évite de m’attarder à cette pensée, elle ne fait que passer. Les journées se suivent et ne se ressemblent pas tout à fait. Par exemple, certains jours ou certaines nuits, les guerres de territoire entre chiens errants sont plus intenses que d’autres. Ils poussent des hurlements à faire froid dans le dos, on croirait les chiens de l’enfer, mais c’est du cinéma car ils se battent rarement. Trois fois des vaches sont venues se promener sur le terrain derrière la maison. Avant-hier des paons sauvages ont atterri sur le toit couvert de taule où je viens faire régulièrement les cent pas pour me dégourdir les jambes. Ça faisait un barouf du tonnerre, comme si des pierres tombaient dessus, et puis plus rien.
Nous sommes entourés d’arbres où nichent des centaines d’oiseaux de toutes les sortes qui nous gratifient chaque jour de leurs plus beaux ramages. Comme partout le paradis côtoie l’enfer.
Prenez soin de vous. Om shanti.

Épisode 5 . 10 avril 2020
Et oui, nous voilà rentrés à Montréal après un périple de trois jours où j’ai vécu les moments les plus fous de ma vie. Alors que nous nous faisions à l’idée de rester en quarantaine dans notre quartier de Maddugudde pour un temps indéterminé, nous avons appris le soir du 5 avril que le haut-commissariat du Canada organisait un vol au départ de Bengalore pour le 8 avril. C’était là notre dernière chance de quitter l’Inde pendant le confinement.
Le trajet jusqu’à Bengalore (8 heures de route) nous donnait quelques soucis. Le confinement au Karnataka avait pris un style musclé et il y avait aussi le problème de l’hostilité des locaux contre laquelle nos voisins et amis nous avaient mis en garde.
Ragu a accepté sans gaieté de cœur d’organiser notre transport mais à condition que nous ayons un laisser-passer du gouvernement indien. Monsieur René Dagenais, notre interlocuteur au haut-commissariat du Canada, se chargeait d’obtenir ce document du Ministère des affaires extérieures indien.
Pour ne pas prendre le risque de rater notre avion, Monsieur Dagenais nous a demandé d’être la veille à Bengalore où une chambre d’hôtel nous était réservée. Il nous fallait donc partir le 7 avril au matin et nous n’avions que la journée du 6 pour tout préparer. Le matin du départ, le laisser-passer n’était toujours pas là. À défaut de mieux, Dagenais nous propose de voyager avec une lettre émise par son service attestant que nous avons un vol en partance de Bengalore. Selon lui, 500 personnes avaient déjà voyagé avec un tel document et nous pouvions prendre le risque. Mais pour Ragu, ce n’était pas suffisant. Il lui fallait absolument la lettre émise par le gouvernement indien. Nous avons compris par la suite que cette lettre n’était pas une fin en soi, mais qu’elle devait servir à obtenir un laisser-passer du district d’Udupi qui était lui le véritable sésame pour passer les postes de contrôle sur la route qui mène à Bengalore.
La lettre du gouvernement indien n’arrivant pas, Ragu a pensé qu’il était trop tard, mais comme il n’était pas assez bon en anglais pour l’expliquer lui-même, il a demandé à Ashok de nous appeler. Mais avec Ashok, la communication en anglais n’est pas toujours évidente non plus, et JC a crû comprendre que Ragu se dégonflait, et comme il n’avait pas le courage de le dire lui-même, il était passé par Ashok. Notre voyage commençait à sentir le roussi.
Ici il faut faire une petite parenthèse sur le quartier de Maddugudde. Après 14 jours, le confinement commençait à être moins strict puisque personne n’avait le virus. Le quartier étant isolé et gardé par une milice de quartier, on s’y sentait en sécurité et les gens commençaient à sortir un peu dans la rue. Notre départ était devenu l’événement de la journée et ce matin-là, devant la maison, la vie avait soudain complètement repris le dessus. Des voisins venus nous offrir des cadeaux se sont spontanément installés sur le perron et les marches d’escalier, les enfants entraient dans la maison et ça faisait chaud au cœur. Il y avait donc du monde autour de nous tandis que JC se démenait au téléphone. Inévitablement les voisins s’en sont mêlés. Kiran (le voisin qui faisait nos courses) a appelé Ragu, puis Deenesh (celui qui nous avait apporté des pâtisseries) lui a parlé aussi, et ils se sont aperçus qu’ils se connaissaient. Alors tout le monde s’est calmé et finalement Ragu a annoncé qu’il arrivait.
À quatre heures, Ragu est là avec Kiran, le chauffeur qui s’est porté volontaire pour cette mission spéciale. Les voisins nous aident à charger et c’est le temps des adieux. J’ai le cœur serré. Nous quittons Maddugudde à 4h30. À peine quelques minutes plus tard un orage éclate sans crier gare, des trombes d’eau tombent du ciel. Il n’a pas plu depuis plusieurs mois, et ce n’est pas encore le temps de la mousson. Un signe des dieux ? (à suivre)

Épisode 6 . 14 avril 2020 ·
(L’histoire de notre rapatriement, suite du post du 10 avril )
L’atmosphère est tendue dans la voiture, personne ne parle. Côté passager, Ragu porte un masque. Au volant, Kiran se protège comme la plupart des indiens avec un mouchoir qu’il gardera tout au long du trajet. Nous n’avions aucune idée de l’ampleur que le confinement avait pris pendant les 18 jours où nous étions restés en quarantaine. Ma dernière image de Kundapura était une ville grouillante vie, pleine de bruit et de poussière, comme toutes le villes indiennes. Aujourd’hui je suis choquée : pas âme qui vive, toutes les rues sont vides, tous les magasins fermés. Une sensation de fin du monde. Sur la route, nous ne croisons que des camions citernes et des camions de ravitaillement.
Cinq minutes après notre départ, la voiture s’arrête sous la pluie et Ragu en descend sans explication. Il monte dans une petite Suzuki stationnée au bord de la route et nous suit. Nous comprendrons un peu plus tard que son plan est de nous accompagner jusqu’à Udupi (qui était sur la route de Bengalore) pour nous aider à faire notre demande de laisser-passer du district. Une fois le papier obtenu, il prévoyait de rentrer chez lui et de nous laisser partir seuls avec Kiran.
Nous avons roulé encore une quinzaine de kilomètres avant de nous arrêter pour faire le plein. Nous nous garons juste à côté d’un camion de ravitaillement portant le nom de «Shree Ganesh», le dieu qui lève les obstacles. Bon signe. Je le prends en photo. Mais les employés de la station-service refusent de nous servir. Le diesel est réservé aux véhicules gouvernementaux, aux camions citernes et aux camions de ravitaillement. En désespoir de cause, JC appelle Monsieur Dagenais, notre interlocuteur au haut-commissariat du Canada, peut-être aurait-il une idée ? Dagenais nous apprend alors qu’il vient de nous envoyer le laisser-passer de Delhi et que notre nom devrait maintenant figurer sur tous les points de contrôle. C’est une bonne chose mais cela ne règle pas le problème de l’essence.
JC insiste encore pour se faire servir, en disant au pompiste (qui ne semble rien comprendre) que nous sommes du gouvernement, et qu’ils peuvent appeler la police, ils ont notre nom. Kiran n’a pas l’air de trouver que c’est une bonne idée et lui dit de laisser tomber, il a un autre plan.
La nuit tombe. Nous rebroussons chemin et roulons 15 km en sens inverse pour aller dans une station essence tenue par des amis de Kiran. Le plein fait, nous reprenons notre route pour nous rendre à Udupi, à quelque 35 kilomètres de là. L’orage est passé. Ragu roule devant.
Il fait nuit noire lorsque nous arrivons devant les bâtiments du district d’Udupi. Ragu compose le numéro du commissaire du district, Monsieur Chandra Shekar. Il tend son téléphone à JC et lui dit « talk to him ! ». JC à peine décontenancé explique à Shekar que nous sommes devant son bureau, qu’il a dû recevoir des documents de New Delhi à notre sujet et que nous avons besoin d’un laisser-passer en urgence. Le chef du district affirme n’avoir reçu aucun document et n’être au courant de rien. JC lui transfère la lettre de Delhi puis le rappelle. La communication en anglais n’est pas facile, Ragu prend le relais. Finalement, il est d’accord pour nous faire un laisser-passer mais nous devons d’abord faire une visite médicale, c’est le règlement. Il est 19h30 et nous voilà donc en route vers le service « Covid 19 » d’un hôpital d’Udupi. Nous attendons une bonne heure avant de voir un médecin : prise de température, quelques questions, et c’est fini. Une fois le certificat établi, Ragu le porte d’urgence au district, nous l’attendons devant l’hôpital. Entre-temps à la demande de Monsieur Dagenais, New Delhi avait appelé Monsieur Chandra Shekar et lui avait donné l’ordre d’établir au plus vite le laisser-passer.
Ragu revient et alléluïa ! il a enfin le laisser-passer, véritable sésame, où sont inscrits les huit points de contrôle que nous allons traverser pendant la nuit. Avec ça, nous sommes parés. Il est 21h30. Ragu se détend enfin. Il nous dit que tout ça lui a donné mal à la tête. Voilà, c’est le temps des adieux. Encore un serrement au cœur. Que va devenir le monde ? Aurons-nous l’occasion de retravailler ensemble ?
Kiran conduit avec concentration. C’est un excellent conducteur et il connaît la route par cœur. Il roule à toute allure, pied au plancher, chose impossible en temps ordinaire. Nous faisons le trajet en six heures au lieu de huit. Jusqu’à Bengalore pas âme qui vive, tout est fermé et la route absolument déserte hormis les camions.
À chaque point de contrôle, la tension dans l’air est palpable. J’ai l’impression que nous sommes une cargaison explosive. Si nous sortons nous dégourdir les jambes, Kiran nous pousse à remonter vite fait. Il craint pour notre sécurité. Nous passons les checkpoints les uns après les autres, à chaque fois c’est un soulagement. La nuit passe très vite.
Nous arrivons à Bengalore à 03h30. Alors que nous sommes rendus à sept minutes de l’hôtel, tous les points d’entrée du quartier sont fermés. Nous avons tourné pendant une heure avant de trouver une rue non bloquée. Le temps de décharger les bagages et de prendre une photo de Kiran sans son mouchoir sur le nez, et le voilà reparti dans l’autre sens. Je l’ai remercié d’avoir pris ce risque pour nous, il m’a répondu simplement : «It’s my duty » (c’est mon devoir). Il veut maintenant faire le plus de trajet possible tant qu’il fait nuit. Le jour, les contrôles de police sont renforcés. Il ne sera rassuré qu’une fois rentré chez lui. Merci Ragu, Merci Kiran.

Épisode 7 . 30 avril 2020
Dernier épisode de la saga en Inde, pour vous chers lecteurs qui m’avez demandé la suite.
Rappelons qu’après de rapides adieux, notre chauffeur Kiran nous laissait à l’entrée de l’hôtel Shangri-La, un hôtel cinq étoiles quasiment désert en raison du lockdown. Nous sommes le 8 avril 2020, il est quatre heures du matin. À la réception, nous nous enregistrons en même temps que deux pilotes anglais non masqués qui sourient et plaisantent avec légèreté comme si tout était normal. Je me demande s’ils vivent dans le même monde que moi.
Notre chambre numéro 1235 est située au 12e étage, avec vue imprenable sur Bengalore. Nous commandons un repas, le premier en 24 heures. Derrière son masque, le garçon de service nous raconte qu’il est confiné dans l’hôtel depuis le 21 mars et que nous sommes les seuls clients à part les deux pilotes. Pas de soucis : ce sont des pilotes de cargos, ils ne transportent aucun passager et sont systématiquement testés.
Il est plus de cinq heures du matin lorsque nous nous mettons au lit. Après 18 jours de camping dans notre maison de Kundapura, j’apprécie le confort douillet. Mais le sommeil ne vient pas. Je pense à Kiran. Pourvu qu’il rentre sain et sauf. Je m’en voudrais qu’il lui arrive quelque chose. À dix heures du matin, un texto nous annonce qu’il est rendu à Udupi, le plus dur est fait, il a passé tous les points de contrôle et est quasiment chez lui. Ouf ! je respire.

Je me lève et ouvre les rideaux. Le ciel est dégagé, d’un bleu pur. La couche de pollution d’une teinte maronnasse qui recouvre d’ordinaire la ville a disparu. Ça au moins, ça fait du bien. La planète respire, on est contents pour elle.
Le vol Bengalore-Mumbai est prévu à 22h30. Nous nous préparons à lézarder un bon moment avant de remballer nos affaires, sans savoir que d’autres rapatriés sont arrivés à l’hôtel et qu’un transfert en bus vers l’aéroport est prévu en début d’après-midi. Nous ne le saurons que vers onze heures, quand JC a appelé Dagenais, notre interlocuteur au Haut-commissariat du Canada, pour lui donner de nos nouvelles. Nous apprenons alors également – ô surprise – que nous devons passer une visite médicale avant midi. Ce qui fait qu’on oublie la détente. Nous avons à peine le temps de prendre une douche et de refermer nos valises.

Une centaine de rapatriés attendent dans un grand salon au premier étage. Beaucoup sont d’origine indienne, et bien entendu il y a des enfants, des bébés et des personnes âgées. Tout le monde porte un masque. Il y en a toutes les formes et de toutes les couleurs. Il y a les masques faits maison, les masques lavables, les masques jetables, les masques improvisés avec un foulard ou un mouchoir, les masques avec des motifs, fleuris, avec des petits animaux, ou même avec une bouche et de grandes dents. Les plus sobres sont noirs avec une coupe élégante (oui, oui, un masque peut être élégant) et certains ont une petite ventilation devant ou sur le côté, parce qu’il faut le reconnaître, ça manque d’air là-dessous.
Le masque que je porte, je l’ai fait moi-même avec les moyens du bord – quarantaine oblige. Pour qu’un masque vous protège vraiment, il doit être quasi-imperméable. Il faut donc rembourrer l’intérieur. J’ai plié un mouchoir en deux, mis des élastiques aux extrémités et glissé un rembourrage à l’intérieur, que je peux enlever si je veux. J’ai l’impression d’avoir une couche sur le bas du visage, mais c’est confortable.

La visite médicale a lieu au premier étage, face au salon et près des ascenseurs. Deux tables, deux files. Le personnel médical porte des combinaisons en papiers, des masques, des gants et des lunettes de protection. La visite se fait debout et dure à peine une minute : température et deux trois questions, exactement comme à Udupi. On se sent un peu comme des animaux.
Il faut faire la file en respectant la distanciation sociale, nouveau concept avec lequel je ne suis pas encore familiarisée et qui empêche toute conversation, tout partage et toute solidarité. Ce n’est pas grave, nous ne sommes pas d’humeur à nous raconter, nous sommes plutôt en mode digestion des événements, comme semblent l’être d’ailleurs tous ces gens dont bon nombre ont sûrement également peur d’attraper le virus, ce qui inévitablement refroidit les rapports humains.
Toutefois, nous avons la bonne surprise de reconnaître Vicky, une jeune femme qui s’était retrouvée confinée dans un centre de yoga à Chennai et avec laquelle nous correspondions depuis le confinement. Elle porte un joli masque fleuri qui lui va à ravir. Je lui demande où elle se l’est procuré. Sur Amazon, mais ça fait longtemps, bien avant la crise du virus. Elle voyage toujours avec sinon elle attrape tout ce qui traîne. Une femme en avance sur son temps.
Après avoir échangé quelques mots avec elle, nous allons attendre dans le lobby, plus spacieux et plus confortable. De là, on peut voir à travers les vitres. Des centaines de bagages sont entassés devant l’entrée. Deux bus pleins de rapatriés arrivent encore. L’attente est longue. Vers quatre heures, les bus pour le transfert sont enfin là.
Et nous voilà partis. Il n’y a quasiment pas de véhicules sur la route, à part les camions de produits essentiels et quelques scooters. Nous arrivons dans un aéroport désert, sans autres voyageurs que nous. L’entrée est gardée par des militaires masqués et des employés en combinaison de cosmonaute. Tous les magasins et tous les comptoirs sont fermés.
Nous faisons la queue pour rentrer à l’intérieur de l’aéroport, puis encore la queue pour nous enregistrer, toujours en respectant la distanciation sociale. C’est long, les employés – tous masqués et gantés – font de leur mieux, ils sont très concentrés. Tout est fait dans l’urgence, il y a parfois des imprévus techniques. L’enregistrement prend plus de temps que prévu mais jamais personne ne s’énerve. Toutefois, le passage du contrôle et des services d’immigration n’a jamais été aussi rapide, un vrai bonheur.
Finalement, avec seulement un peu de retard, nous embarquons sur le vol d’Air India en partance pour Londres avec une escale à Mumbai. Le personnel navigant porte combinaisons, masques, gants et lunettes de protection. Distanciation sociale oblige, les places du milieu sont vides. Sur nos sièges sont posées des boîtes en carton contenant des repas froids. Il y a aussi des bouteilles d’eau et de coca dans la poche à l’arrière des sièges. Le but est réduire au maximum les interactions avec le personnel. Pas d’allers et venues de chariots de repas ni de boissons, aucune parole d’échangée, rien. Un vol sans fioritures ni tralala.
Escale à Mumbai. Quelques ressortissants canadiens montent, et ensuite c’est un long voyage jusqu’à Londres, un entre-deux abrutissant de onze heures où chacun essaie de digérer le choc. Comme les autres passagers, je garde mon masque pendant tout le voyage. C’est un peu étouffant, parfois je l’enlève pour respirer, les autres aussi. Régulièrement je verse quelques gouttes d’huiles essentielles dessus, pour le désinfecter et pour que ça sente bon (merci au passage à Patricia pour le flacon de Trea tree, qui aurait pensé ?).

Escale à Londres. Cinq heures d’attente dans un état comateux pour expérimenter la différence culturelle dans la gestion du Covid. Je suis étonnée de voir qu’ici, contrairement à Bengalore, l’activité n’a pas complètement cessé. Une dizaine de vols sont affichés. Un magasin est ouvert. On peut y acheter ce qui est considéré comme essentiel : de la junk food, des revues et des accessoires, mais pas moyen de boire un thé ou un café. Peu de gens sont masqués, c’est plus relax qu’en Inde, la tension que l’on ressentait là-bas n’est plus, elle est remplacée par un vide. Tout a l’air un peu mort.
Nous embarquons pour Toronto sur Air Canada. Dans l’avion, le personnel navigant est accoutré d’espèces de tabliers à la place des costumes de cosmonautes de leurs homologues indiens. On passe encore dans un entre-deux abrutissant, un peu moins long, sept heures environ. À Toronto, trois heures d’attente. L’aéroport est un peu plus animé qu’à Londres, il y a un peu plus de vols, et beaucoup plus de magasins et de restaurants ouverts. Quasiment personne ne porte de masque. On s’offre enfin un thé et quelque chose à manger. Encore un petit vol pour Montréal, et nous arrivons à la nuit. Un taxi « Bonjour » nous emmène chez nous. Le chauffeur porte un masque et nous offre du gel pour nous désinfecter les mains. Après avoir vécu 18 jours de quarantaine en Inde puis trois jours confinés dans les transports et aéroports, nous rentrons chez nous pour entamer nos deux semaines de quarantaine réglementaire.
Nous avons quitté l’Inde dans la précipitation, comme si c’était la guerre et nous rentrons sans savoir, comme des millions de gens, de quoi demain sera fait. Je réalise que je suis en état de choc.

Om shanti

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